chant des vagues dépend de l’âme du vent »
Le lendemain matin, Neithan se réveilla de bonne heure, les événements de la nuit étaient encore frais dans mémoire mais il se demandait si tout cela n’avait pas été qu’un rêve. Une blanche
lumière provenant de nulle part se réduisant jusqu’à prendre forme humaine, une voix d’outre tombe sortant de celle-ci lui annonçant une étrange prophétie dont il serait le héros, une histoire de
destin à accomplir, de monde à sauver et d’autres bêtises du même acabit… C’était vraiment trop étrange pour être réaliste. La fatigue associée à ses préoccupations était certainement la cause de
tout ceci et à l’aube d’une nouvelle journée, ce rêve paraissait vraiment ridicule.
Pourtant, il aurait aimé y croire, cette hallucination n’avait fait que lui rappeler ses espoirs les plus fous, ce que l’être lumineux avait exprimé ne reflétait finalement que ses désirs les
plus enfouis. Qui n’aurait pas souhaité devenir un héros ? Vivre dans un univers rempli de magie et de quêtes à accomplir, connaître les fondements du monde et devenir un Maître de
Savoir ? Etre différent, changer de vie tout simplement… Malheureusement ce monde était réel, bien trop réel, et c’est en cela qu’il était triste. Néanmoins, malgré ses convictions, il ne
pouvait sortir cette scène de sa mémoire, l’image de la forme ressemblant à un vieil homme à l’apparence sévère mais où transparaissait pourtant une bonté infinie. Neithan se souvenait encore
très bien de tous les détails de l’être lumineux, la sonorité de sa voix, le pouvoir qu’il irradiait à travers la pièce, les traits de son visage et surtout ses yeux. Ses yeux…
Enfin ! Neithan se souvenait enfin où il avait vu ce regard, comment avait il pu l’oublier ? Le personnage âgé fait prisonnier, avait le même regard, la même intensité dans les yeux et
plus que tout son visage était lui aussi identique. Bien que lors de leur précédente rencontre, le vieil homme l’avait caché, sans doute intentionnellement, Neithan pouvait presque affirmer qu’il
ne se trompait pas, un lien existait entre l’être lumineux et l’homme en gris. Si cela était vrai, alors… Le jeune capitaine ne savait pas les conséquences de cette soudaine révélation mais
excité comme un enfant le matin de son anniversaire, il prit tout juste le temps de s’habiller pour ensuite courir vers la salle des prisonniers vérifier ses suppositions.
Dans les souterrains, tout était calme, la fête de la veille avait laissée des traces et la plupart des pirates devait encore être en train de dormir, cuvant leur vin, sans se soucier de l’heure.
Neithan ne rencontra personne sur sa route, traversant les couloirs, il marchait d’un pas rapide vers les cellules, partie la plus éloignée des cavernes, au cœur de l’île de Xiemo. Quelques
minutes suffirent pourtant au pirate pour y parvenir. Là, une solide porte en bois renforcé de métal lui fermait l’accès mais cherchant dans sa poche, il trouva rapidement la clef, sa main
tremblant légèrement dès qu’il la tourna dans la serrure.
A son entrée, tout les yeux se tournèrent vers lui et les quelques personnes encore couchés se levèrent brusquement, les prisonniers avaient peur, tous s’écartaient à son approche, il était le
capitaine du Léviathan et tous le redoutait comme si le diable était soudain apparu devant eux. A la faible lumière des lampes à huile éclairant la grande salle, Neithan se rendit compte de la
disposition des lieux, en vérité, même lui n’y était entré que très rarement, cette pièce servant de cachot n’était pratiquement plus d’aucune utilité depuis de longues années, une des règles des
pirates étant de ne prendre aucuns prisonniers. Cette fois là avait exceptionnellement dérogée à la règle, car tel était le but initial de l’attaque du navire de transport.
Dans l’ensemble, ce lieu était vide, si ce n’est la présence de quelques couchettes primaires sur les côtés ou les jarres et tonneaux brisés qui jonchaient le sol, témoignant de l’ancienne
fonction de la pièce, salle de stockage à l’époque où le mentor de Neithan était encore de ce monde, premier maître de l’île.
S’avançant doucement sans se soucier des regards apeurés ou suppliants que lui portaient hommes et femmes, le capitaine cherchait un visage, où était le vieil homme ? Regardant à droite, à
gauche dans un total silence ponctué uniquement de quelques murmures, les yeux de Neithan se fixèrent rapidement sur celle qui avait osée s’opposer par deux fois à son groupe, la belle Alicia
Brabant.
La jeune noble trônait telle une statue de marbre, figée dans une attitude mi- agressive, mi-accueillante, car bien que la situation ne l’exigeait guère, elle ne pouvait s’empêcher d’être
heureuse de revoir cet homme.
La beauté de la jeune fille, qui malgré la nuit et cet endroit sordide, était toujours intact fit oublier à Neithan ce pourquoi il était venu. Ces longs cheveux de couleur noir, ses yeux bleus
magnifiques, cette taille parfaite, et sa grâce naturel perturbait le pirate et lui faisaient perdre son calme habituel. La jeune fille était resplendissante et en la voyant, le jeune capitaine
sentit son cœur battre plus vite, il ne savait quoi dire !
- Euh…Je suis désolé de vous importuner à cette heure si matinale mais je recherche quelqu’un… Un vieil homme tout de gris vêtu…
N’êtes-vous donc pas venu pour prendre de mes nouvelles ? dit elle en rougissant
- Je le regrette maintenant, répondit Neithan reprenant peu à peu son calme. Néanmoins, je peux vous annoncer que vous rentrerez bientôt chez vous, patientez encore quelques heures, des messagers
sont partis hier dans la soirée, tout de suite après notre arrivée, annoncer nos conditions à votre père, le seigneur Brabant. L’attente ne devait plus être longue.
- Vous m’en voyez ravie, capitaine. J’espère qu’un jour, nous nous rencontrerons de nouveau dans des conditions plus favorables.
- J’en doute, rit Neithan. Mais la mer est vaste, remplie d’incertitudes, tout peut arriver, il faut juste l’espérer.
Le pirate retrouva rapidement son sérieux, car par-dessus l’épaule de la jeune fille, il aperçu l’homme qu’il était venu voir, invisible, caché par une zone d’ombre, il n’avait pu le repérer tout
de suite mais il était là, paraissant l’attendre, debout, immobile, les yeux fixés sur lui. Neithan ne pouvait s’être trompé, il ressemblait trait pour trait à la créature qui lui était apparu la
nuit dernière.
- Je regrette de vous laissez aussi vite mais une affaire urgente m’attend, j’espère que vous me pardonnerez mon impolitesse… dit il à sa jeune interlocutrice.
- Faites, capitaine, je ne voudrai vous déranger plus longtemps, termina-t-elle sans arrières pensées.
S’inclinant respectueusement, Neithan prit congé de la jeune noble, non sans quelques regrets et se dirigea vers le vieil homme, qui de ses yeux perçants, emplis d’une profonde sagacité, le
regardait arriver, un sourire sur le visage.
Neithan s’arrêta à quelques pas de lui, surpris car ce n’est pas lui qui le premier prit la parole.
- Je m’attendais à votre visite, jeune homme, Neithan… c’est exact ? Que peut faire un vieil homme comme moi pour un si vaillant capitaine ?
- Vous le savez très bien, répondit Neithan d’une voix qu’il aurait aimée plus forte. Vous n’êtes pas celui que vous paraissez être, je l’ai senti dès notre premier échange de regards. Qui êtes
vous vraiment et que voulez vous de moi ?
- Un être ne ressemble qu’à ce qu’il veut paraitre, n’êtes-vous pas d’accord ? Même le plus craint des pirates n’est au fond pas si mauvais que cela, au contraire même dirai-je pour vous.
Cette phrase perturba le jeune capitaine, durant quelques secondes, il ne sut quoi répondre, puis :
- Vous vous trompez sur mon compte… Regardez les gens autour de nous, rien qu’à ma simple présence, ils sont terrifiés ! Dit finalement Neithan, haussant légèrement la voix.
- Ils n’ont pas peur de vous, mais de ce que vous incarnez. Voyez Dame Brabant, pensez vous vraiment qu’elle vous craigne comme vous paraissez le croire ?
Neithan se retourna et aperçu la jeune fille qui le regardait elle aussi, détournant timidement les yeux quand leurs deux regards se croisèrent.
- Vous voyez ? Reprit le vieil homme. Pour cette femme, vous n’êtes aucunement le mal et elle a raison, je prédis qu’un destin bien plus grand que vous ne pouvez le penser vous attend.
Le jeune capitaine regarda longtemps son interlocuteur, il était venu pour… Il ne savait pas vraiment pourquoi il était venu en fait et le voilà maintenant complètement subjugué par son ainé,
écoutant ses paroles comme un enfant devant son maître de classe, sans même chercher à le contredire.
- Sortons maintenant, mon vieux corps est fatigué, j’ai besoin de prendre l’air et de sentir le soleil sur ma peau.
Neithan ne savait pas quoi dire, intimidé par cet homme, il s’exécuta donc et l’emmena à l’extérieur de la cellule, sous le regard de plus en plus étonné des autres prisonniers.
Doucement, ils traversèrent les couloirs du repaire, le vieil homme s’appuyant sur son bâton et Neithan à ses côtés, avançant à son rythme, ne tenant pas compte des murmures émis par les quelques
pirates déjà éveillés.
Tout en marchant, les deux personnages parlaient, à chaque tirade de la part de son ainé, le jeune capitaine s’étonnait car celui-ci en savait beaucoup trop sur lui, son passé, sa vie depuis son
plus jeune âge sur le Léviathan, le nom de ses plus fidèles amis, Ryudo, Leïka, Nash, Karl… Cela était dérangeant car deux de ces personnes citées travaillaient en secret pour le compte des
bandits dans les deux plus grands ports de la région, mais plus que tout, le vieil homme semblait connaître même ses pensées les plus intimes, cachées même de ses proches, ses désirs, son envie
de quitter cette île et de tout abandonner ainsi que sa souffrance et son désespoir grandissant. Comment savait-il tout cela ? C’était un complet mystère mais Neithan s’en moquait, pour une
fois quelqu’un pouvait le comprendre, enfin il pouvait se montrer tel qu’il était vraiment sans avoir besoin de jouer un rôle. Cet étrange inconnu paraissait sage et le jeune capitaine savait
qu’il pouvait lui faire confiance et qu’avec lui, ses secrets étaient en sécurité.
- Vos hommes vous respectent, dit l’homme au détour d’un couloir, c’est une bonne chose mais plus je vous parle et semble vous connaître et plus je me rends compte que vous êtes différent d’eux.
Vous êtes passés par un grand nombre d’épreuves et vous en êtes sortis grandi. Diriger une bande de bandits, si puissante soit elle, est-ce vraiment ce que vous désirez ?
Cette question n’en était qu’une parmi les nombreuses que posait le vieil homme, une question qui résumait tout, à laquelle Neithan ne pouvait répondre sans en dévoiler beaucoup trop sur
lui-même, bien que son interlocuteur en connaisse déjà certainement la réponse…
Plus il parlait avec cet être étrange, plus le doute se lisait dans les yeux de Neithan, les questions de ce vieil homme le faisait réfléchir, beaucoup trop réfléchir.
Finalement, les deux compagnons arrivèrent dans la salle de réception, dernière pièce avant d’atteindre l’extérieur. Par le léger rideau symbolisant l’entrée, la lumière du soleil matinal se
déversait à flot, inondant les souterrains de chaleur bienveillante. Ici, ils rencontrèrent Ryudo qui venait à leur rencontre d’un pas pressé, à la vue du vieil homme, le capitaine sembla irrité,
visage fermé et poings serrés mais rapidement comme toujours, le sourire lui revint.
- Salut, Neithan, bien dormi ? Que fait un prisonnier avec toi ? Je suis conscient qu’il est impossible qu’il puisse s’échapper mais nos marins peuvent s’imaginer des choses.
- Tu n’as rien à craindre, cet homme m’a promis des informations sur les défenses de Pélis si je le laisse prendre l’air cinq minutes, mentit Neithan, chose qu’il ne faisait pas souvent.
Ryudo, ayant l’air affairé accepta cette réponse et repartit sans un mot.
- Cet homme… Une Ombre est dans son cœur, une Ombre grandissante… Son avenir m’est caché, cela m’inquiète, parla le vieil homme dans un murmure.
Neithan l’entendit pourtant et étrangement il frissonna, en regardant son ami s’enfoncer dans les ténèbres pour finalement y disparaître, le jeune capitaine ne put s’empêcher d’éprouver de la
peur.
Reportant son regard derrière lui Neithan vit un bien triste spectacle, les traces de la fête de la veille n’avaient pas encore été nettoyées, des dizaines et des dizaines de bouteilles vides
jonchaient le sol, des restes de viande, et d’autres déchets innombrables complétaient le tableau où se mêlait une odeur fétide, relents d’alcool et de vieille nourriture qui emplissait l’air
ambiant et ce malgré la proximité du dehors.
Les deux hommes quittèrent rapidement ce lieu de débauche pour finalement arriver sur la plage de sable ocre. Le vieillard respira un grand coup, car l’air était frais et pur, le soleil brillait
fort et une légère brise soufflait. L’astre du jour était déjà haut dans le ciel, dépassant les éperons rocheux, qui symbolisaient l’entrée dans le nid des pirates.
Neithan et le vieil homme marchèrent le long de la plage, tranquillement, sans presser le pas, profitant simplement de ce moment de paix, jusqu’à arriver à son extrémité sud où tout deux
s’assirent sur des rochers, les yeux fixés sur la vaste mer de Narvaï, s’étendant à leurs pieds.
- C’est magnifique, n’est-ce pas ? Si seulement touts les endroits de ce monde pouvaient être aussi beau, malheureusement…
Après cette courte phrase, le vieil homme se fit silencieux pendant quelques instants, portant son regard vers l’Est dans une expression indéfinissable, mais qui pourtant laissait supposer une
profonde tristesse. Neithan ne voulait le déranger dans cette contemplation, car son compagnon semblait voir au-delà de toutes choses, loin vers les terres orientales, derrière montagnes,
rivières et vallées. Puis retrouvant son sourire qu’il quittait rarement, il reprit la parole.
- Je me doute, jeune homme que vous avez beaucoup de questions à me poser sinon vous ne m’auriez pas accompagné jusqu’ici. Qu’attendez-vous pour commencer ?
- Je ne sais par où débuter, se décida à parler Neithan faisant fi de ses appréhensions. Je suis venu à vous, espérant obtenir des réponses mais maintenant je me sens incapable de les poser, par
peur des conséquences, sans doute…
Nouveau silence qui dura un peu plus longtemps cette fois, parler semblait inutile, les cris des mouettes et le bruit apaisant des vagues étaient les seuls sons que Neithan voulait entendre.
- Pourtant… fit-il malgré tout. Je sais que je ne peux m’être trompé à votre égard, même si votre apparence laisse penser le contraire, j’ai la certitude que vous êtes Sage et que vous pouvez
m’aider.
Après une brève inspiration, qui lui permit de trouver ses mots, le jeune pirate reprit :
- Vous m’avez compris mieux que personne jusqu’à présent. Comme vous paraissez le savoir, j’ai réalisé que cette vie, cette existence de bandit ne mène à rien, j’aimerai être honnête, pouvoir
aider les gens, racheter mes nombreuses fautes mais j’ai peur que cela ne soit trop tard, j’ai peur d’être prisonnier de ce funeste destin.
Le vieil homme le regarda dans les yeux, Neithan paraissait être nu devant l’intensité de ce regard, ces yeux gris traversaient l’esprit, le corps du jeune capitaine, sondant ses pensées comme
s’ils cherchaient au plus profond de son être, mais cette fois ci, Neithan tint bon et ne recula point. Puis, la tension se relâcha, et le vieil homme sourit.
- Vous avez le cœur pur, c’est bien ce que je pensais. Ce monde a besoin de vous, et vous l’avez compris. Votre potentiel est trop grand pour être gâché en une telle existence. Faites moi
confiance, dans peu de temps vous aurez les Réponses.
- Comment ? Que va-t-il se passer ? Si vous le savez, dites le moi, j’ai besoin de savoir !
- Ne soyez pas impatient. D’ici peu des événements vont se produire, quelque chose va changer votre vie pour le meilleur… ou pour le pire. Peu importe ce qui adviendra et même si tout devait
finir dans les ténèbres, vous accomplirez de grandes choses et ce, dans un futur proche.
Neithan se tut lui aussi, il savait qu’il n’obtiendrait rien d’autre. Le vieil homme était une énigme et ses paroles l’étaient encore plus. Mais même si ce qu’il avait dit s’avérait faux, même si
tout cela n’était qu’un vulgaire tissu de mensonge élaboré par un vieux fou, le jeune pirate était malgré tout heureux d’avoir entendu ces mots, cela lui avait donné au moins quelque espoir de
changer de vie, peut être la force nécessaire pour tout quitter et tout recommencer à zéro, quelque part, loin des Nations des Îles.
Les deux hommes restèrent sur ces rochers, longtemps, regardant l’océan et ses mystères, chacun avec ses propres pensées, ses propres peurs, ses démons à affronter mais pour l’instant,
contemplant seulement l’Immensité, sa beauté, sa puissance, ses dangers, sans ce soucier du reste. Le temps passait et eux ne bougeaient pas, étrange tableau que de voir ces deux personnages si
différents, l’un à côté de l’autre, le regard perdu tantôt vers les nuages, tantôt vers le lointain. L’un, vieillard, fatigué, et faible, entièrement vêtu de gris, petit être frêle et fragile et
le second, jeune et beau, avec ses longs cheveux de couleur sable flottant au rythme du vent, ses yeux d’un vert émeraude et son corps vigoureux dans la force de l’âge. Deux personnages si
différents mais pourtant semblables, comme s’ils avaient été taillés dans la même pierre, forgés dans le même moule et crées pour la même cause.
Le temps s’était arrêté pour Neithan, il avait encore tellement de questions à poser à son ainé mais il en ressentait l’inutilité, il ne savait toujours pas si la créature lumineuse de la nuit
dernière et le vieil homme avaient quelque lien, si réellement ils ne formaient qu’une seule entité, il ne comprenait toujours pas ses paroles mais pour l’instant tout cela ne l’inquiétait guère.
Etrangement le jeune capitaine se sentait heureux, avoir si longuement parlé avec cet homme lui avait fait du bien, peut être que toutes ses belles paroles n’étaient que pure invention mais il
s’en moquait car maintenant et grâce à elles, il était prêt, prêt à affronter les événements futurs, quels qu’ils soient, peu importe ce qui allait arriver.
Un cri de mouette détourna soudainement ses pensées, levant la tête, Neithan prit soudainement conscience de la beauté de son monde, le ciel au dessus de lui n’était que pure splendeur, pure
perfection et son esprit se mit de nouveau à errer, le regard perdu vers les nuages et l’Immensité inconnue.
« Regardant le Ciel, je me suis rendu compte,
Que nous n’étions rien de plus,
Qu’un grain de poussière dans l’Univers,
Une goutte d’eau dans l’Océan,
Voilà ce que nous sommes réellement.
La Terre est vaste, les Cieux infinis.
Ultime beauté, symbole de pureté.
Regardant le Ciel, j’ai soupiré,
Au ras du sol, ne sera jamais la Vérité.
La connaissance se trouve au-delà,
La perfection n’existera jamais ici bas.
Les larmes me sont montées quand j’ai contemplé,
La magnificence des nuages blancs flottants dans l’Immensité.
Vivants sans vies, éternels pourtant si éphémère.
Regardant le Ciel, j’ai eu le souffle coupé,
Tableau changeant au rythme des vents,
Furie de l’orage, douceur d’un soir d’été.
Comment ne pas l’admirer ?
Il nous a donné naissance, nous a protégé,
Sa beauté nous a toujours émerveillées.
Parfait dans sa grâce et son immuabilité. »
Après un si grand nombre de temps passé immobile, Neithan s’aperçu que le soleil avait déjà presque atteint son apogée. Pour preuve de plus en plus de bruits venait de la plage, indiquant l’heure
déjà tardive. Les marins s’étaient réveillés et vaquaient à leurs occupations, cela toujours dans un brouhaha inutile, bien entendu.
- Il est l’heure de partir, vous aurez bientôt du travail, déclara le vieil homme en se levant lentement.
Neithan se demandait ce qu’il voulait dire par là mais conserva le silence, désolé de devoir quitter ce calme. A pas lent, ils se mirent sur le chemin du retour, traversant la cinquantaine de
mètres qui les séparaient de l’entrée du repaire. Aux trois quarts du chemin, Neithan regardant par hasard l’entrée de la crique, aperçut un point grossissant de plus en plus jusqu’à devenir un
petit navire, tout juste une grosse barque dont la voile tendue paraissait déchiré a maints endroits et luttait difficilement contre le vent.
Quand le vieil homme et Neithan arrivèrent finalement devant l’entrée du repaire, le frêle esquif était déjà à mi chemin, son passager était invisible, l’embarcation semblait se diriger toute
seul, avançant presque par miracle vers la plage où de nombreux marins commençaient déjà à se regrouper, leur curiosité en éveil.
Le vieil homme prit soudain congé de Neithan avec un sourire, ce qu’il avait à faire était fini, il ne servait à rien de rester plus longtemps et il se dirigea donc doucement vers les
souterrains, « escortés » par une poignée de marins.
- Traitez bien cet homme surtout, leur ordonna Neithan. Si il lui arrive quoi que ce soit, vous en subirez les conséquences…Je reviendrai vous voir avant que vous ne repreniez la mer pour
rentrer, ce ne devrait plus être trop long maintenant, Messire, ajouta le capitaine en parlant à son nouvel ami.
Ce dernier s’éloigna, accompagné des pirates jusqu’au moment où Neithan le héla de nouveau.
- Messire, j’ai eu l’impolitesse de ne pas avoir demandé votre nom. Quel est-il ?
Le vieil homme se retourna, un grand sourire éclairant son visage, puis d’une voix forte mais au combien douce, il dit :
- Appelez-moi Elenion. Dans cette partie du monde, c’est comme cela que l’on m’appelle. Adieu, jeune homme, et que les vents vous portent chance, nous nous reverrons d’ici peu.
Sur cette phrase, il disparut dans les cavernes, où apparu à son tour Ryudo, courant en direction de son ami, suivi par Nash, son jeune aide de camp.
- Que se passe-t-il ? On m’a prévenu qu’un navire inconnu approchait, demanda-t-il d’un ton pressé.
Il n’eut pas le temps d’avoir une réponse car déjà la modeste embarcation avait atteint la plage où elle s’échoua plus qu’elle accosta. Neithan ordonna à ses hommes d’entourer le bateau et d’être
prêt à se défendre bien qu’il savait que cela ne serait nécessaire, pendant que lui et Ryudo regarderaient à l’intérieur et agiraient en conséquence.
C’est-ce qu’ils firent, car personne ne se montrait, tirant l’épée, les deux amis se penchèrent par-dessus l’embarcation et dans un soupir teinté de surprise, ils y entrèrent, déposant leurs
armes et s’agenouillèrent à l’intérieur.
Un homme gisait à l’intérieur, inconscient, la main encore serrée sur le gouvernail, Neithan le connaissait, c’était un de ses marins, après une rapide vérification, soulagé, le jeune capitaine
se releva, leur ami était simplement évanoui, la mort ne l’avait pas encore frappé.
- Karl… dit Ryudo calmement. S’il est là, cela signifie que sa véritable identité à été découverte. Que s’est donc il bien pu passer à Pélis ?
- Nous nous occuperons de ce détail plus tard, pour l’instant le plus important est de soigner ce garçon au plus vite. Ses blessures n’ont pas l’air grave, il a fait un long chemin pour arriver
jusqu’ici, je pense qu’avec un peu de repos, il devrait vite se remettre.
Avec grande précaution, les deux capitaines, aidés en cela par quelques autres marins portèrent le jeune Karl jusqu’à une chambre où ils le déposèrent sur un lit, ses plaies, brûlures dues au
soleil furent soignés du mieux possible, de l’eau lui fut donné de force et il ne restait plus qu’a attendre et à espérer que le jeune homme se réveille.
Ce qu’heureusement il fit assez rapidement, à la grande satisfaction de Nash, chargé de le veiller, avant même que le blessé n’ait entièrement ouvert les yeux, le jeune aide de camp s’était
précipité annoncer la bonne nouvelle à ses capitaines qui arrivèrent en courant.
D’abord effrayé, le garçon revint à la vie, mais changea soudainement d’expression en voyant où il était et en reconnaissant ses chefs, dont les visage reflétaient la satisfaction. Karl était de
quelques années le cadet de Neithan et Ryudo, son physique sympathique, ses cheveux roux frisés, ses joues rondes et ses manières timides lui donnaient l’air inoffensif, sa bonne humeur et son
aspect ordinaire faisaient de lui le candidat idéal pour travailler dans l’administration portuaire de Pélis, récoltant des informations importantes pour les pirates, leur faisant savoir quels
navires attaquer, ce qu’ils transportaient, leurs défenses… Depuis quelques années déjà, le jeune garçon tenait brillamment son rôle, ce fut d’ailleurs lui qui a proposé et mis en place l’attaque
du bateau de transport, la dernière mission du Léviathan. Rien ne laissait penser chez lui qu’il était un pirate et pourtant, il avait été découvert, n’ayant pu s’enfuir que de justesse, mettant
toute la nuit et une bonne partie de la matinée pour rejoindre Xiemo et annoncer à ses capitaines le danger qu’ils allaient bientôt devoir affronter. Avant même de prendre quelque chose à manger,
ce qui était inhabituel chez lui, il prit la parole car ce qu’il avait à dire ne souffrait d’aucuns délais
- J’ai de mauvaises nouvelles, commença-t-il la voix blanche. Le vieux Brabant est furieux qu’ont ai osé enlever sa fille. Il a décidé d’en finir avec nous une bonne fois pour toutes. Il a repéré
tout les informateurs que nous avions sur l’île et les a fait exécutés avec les messagers que vous aviez envoyé pour négocier la rançon, je suis le seul à avoir pu m’échapper, et encore non sans
mal… En ce moment même une flotte arrive de Pélis, ils seront ici avant la tombée de la nuit.
Tous regardèrent le jeune marin, indécis sur la conduite à tenir, puis un grand éclat de rire brisa soudain le silence, c’était Ryudo.
- Que peut nous envoyer ce vieux sénile ? Fit-il en continuant à rire. Il ne dispose d’aucun navire qui peut rivaliser avec le Léviathan, et ses soldats sont si peureux qu’ils n’auront même
pas le courage de s’approcher de l’île. Qu’avons-nous à craindre de lui ? Je les attends avec impatience ces lâches, ils vont recevoir une leçon qu’ils ne sont pas prêts d’oublier !
- Sauf votre respect, vous vous trompez, Messire Ryudo, le coupa Karl timidement. Cette fois-ci, ce n’est plus un simple avertissement. Camus Brabant a demandé l’aide des îles voisines, Saladum,
Saë, Elinas… Il a aussi engagé les services de Trishtan.
A cette annone, même Ryudo cessa de rire, le sourire disparaissant de son visage encore plus rapidement qu’il n’était apparu. Lui aussi avait pris conscience du danger auquel ils allaient devoir
faire face. Elinas, Shû, Saë, Saladum, la moitié des grandes îles s’étaient ligués contre eux. Plus…
- Trishtan, répéta Ryudo comme s’il ne pouvait y croire. Je pensais qu’il avait disparu des mers du Sud après sa défaite et notre reprise de Xiemo. Voilà pourquoi nos hommes se sont fait
découvrir si facilement, il les connaissait. Ce démon a du exciter le vieux Brabant contre nous. Il veut sans doute se réapproprier l’île et reprendre sa domination sur les mers.
- Je me demande pourquoi Brabant a accordé sa confiance à un homme tel que lui, continua Neithan. Mais l’unique question est de savoir comment nous pouvons remporter cette bataille. Tes
estimations sur le nombre d’adversaires, Karl ?
- Quatre ou cinq navires, peut être six, répondit-il rapidement en se levant et en remettant ses bottillons. Ils sont partis précipitamment, je doute qu’ils aient pu regrouper plus de forces. En
nombre d’hommes je dirais deux cent, deux cent cinquante, y compris les soldats. Quel sont vos ordres, capitaines ?
-Regroupe les hommes, dit leur de préparer le Léviathan. Nous combattrons, dit Ryudo posément. Je ne veux pas laisser cette île à Trishtan. Nash, au cas où, vides les souterrains de toute
nourriture, armes, objets de valeur… Si par hasard, nous perdons, je ne veux rien laisser à nos adversaires, dépêchez vous le temps joue contre nous.
Les deux garçons s’exécutèrent, annonçant la nouvelle aux pirates qu’ils croisaient et répétant leurs ordres qu’ils s’activaient eux-mêmes d’accomplir.
- Neithan, pense tu que nous avons une chance ? Demanda Ryudo le front bas.
- Cela m’étonne que tu me pose cette question, toi qui es toujours si confiant. Répondit Neithan face à la porte, prêt à partir. Mais tu as raison, il faut nous battre. Relève la tête, les marins
ont besoin de nous, et comme tu l’as dit, aucun navire n’arrive à la cheville du Léviathan !
En disant ces derniers mots emplis d’espoir, Neithan s’était retourné et affiché un grand sourire, aussitôt imité par son ami, qui sortirent ensuite de la pièce, puis des souterrains, le visage
fier et les yeux brillants. Les deux capitaines allèrent sur la plage, côté nord et contemplèrent leur vaisseau, le puissant Léviathan, navire magnifique appartenant autrefois à leur mentor, le
pirate Himura qui les avait accueillis encore enfant et leur avait enseignés l’art de la navigation. Himura était quelqu’un de gentil, de fort et de sage mais l’histoire ne retiendra pas qu’il
fut un grand pirate, il est mort d’une manière peu honorable, assassiné dans son sommeil par un de ses marins qui travaillait pour Trishtan. Malgré tout, pour Neithan et Ryudo, Himura restera un
homme exceptionnel et ils le respectaient, le considérant comme leur père, s’évertuant à conserver l’héritage qu’ils avaient de lui, le glorieux Léviathan, Seigneur des mers, merveille de
l’océan.
Neithan, pourtant ne voulait se battre contre les armées des Nations des Iles, il n’avait pas oublié sa discussion avec Elenion qui l’avait aidé à prendre conscience de la futilité de sa vie
actuelle et de la souffrance qu’elle causait aux innocents. Néanmoins, aujourd’hui il se battrait encore une fois. Le jeune capitaine, dans son cœur se jura que ce serait son dernier combat en
tant que pirate, plus jamais après cela, il ne reprendrait les armes contre d’autres hommes, plus jamais il ne tuerait ses frères. Après cette bataille, s’il survit, tout serait différent mais
pour l’instant, il ne pouvait abandonner Ryudo, ses amis, son équipage, c’était son devoir de capitaine, son devoir d’homme. Il devait l’accomplir, quitte à en mourir ou à perdre son âme.
Se dirigeant vers leur navire, où amarré il attendait fièrement le début des hostilités, les capitaines essayaient de paraître dignes et sûrs d’eux, certains de leur victoire prochaine, bien
qu’aucun des deux ne le fut vraiment.
La baie, profonde à cet endroit permettait au gigantesque vaisseau de flotter, malgré sa taille, le Léviathan n’avait aucun problème pour naviguer dans ces eaux et paraissait aussi à l’aise dans
cette crique difficile d’accès qu’en plein cœur de l’océan.
Les deux amis grimpèrent sur le pont du navire où une grande agitation régnait déjà. On embarquait de plus en plus de matériels possibles comme ils l’avaient ordonnés et les préparatifs pour le
départ avançaient bien, le combat serait une bataille navale, c’est-à-dire des duels à distance où canons, fusiliers et archers joueraient un rôle primordial et seraient la clef de la victoire,
spécialement pour le Léviathan qui ne pouvait se risquer à être abordé, à un contre six, toutes tentatives d’un vaisseau ennemi serait sévèrement payée. Heureusement, le navire était bien équipés
en armes et munitions, la plupart des pirates étaient des tireurs émérites capable de tirer et de recharger à une vitesse impressionnante et une vingtaine de canons en parfait état de marche
trônaient sur les flancs du navire avec assez de boulets pour couler une armada ennemie. Le Léviathan, garni de près de soixante dix hommes serait difficile à prendre.
Regardant l’agitation sur leur navire, les préparatifs avançant et les hommes se préparer au combat, Neithan et Ryudo reprirent espoir, la bataille serait difficile mais ils pouvaient la
remporter.
- Que fait-on pour les prisonniers ? Demanda Ryudo à son compagnon
- Laissons-les sur Xiemo, répondit Neithan le regard fixé sur la caverne quelques dizaines de mètres plus loin. Ce n’est pas dans nos habitudes de prendre des otages. Si nous perdons, ils seront
délivrés, sinon nous réitérerons nos conditions au seigneur de Shû.
Les heures passaient et le soleil lentement poursuivait sa course vers l’Ouest, inconscient du combat qui allait se jouer entre une poignée de mortels, et peu désireux de connaître le nom du
vainqueur. Peu à peu, les pirates quittaient leur île et embarquaient sur le vaisseau en lequel ils mettaient tant d’espoir.
Quand tout fut enfin prêt, Ryudo réunit ses hommes sur le pont et leur fit un discours qui espérait il leur donnerait courage et haine envers leurs ennemis.
- Mes amis, dans peu de temps, une bataille difficile nous attend, un combat où notre victoire n’en sera que plus éclatante. Le vieux Brabant a peur de nous et de la puissance que nous pouvons
obtenir, voilà pourquoi il attaque aujourd’hui ! Quand nous aurons vaincus, ces faibles n’oseront plus rien tenté contre nous, notre rêve sera enfin à notre portée.
Puis sortant d’un geste son épée et la levant, il cria :
- Nous dominerons enfin la mer de Narvaï, et ce ne sera que le commencement ! Le début de la Gloire du Léviathan, notre Gloire !
« Compagnons, l’heure est enfin venue,
Vaillants pirates, combattez pour la victoire.
Que la mer se déchaine ! Que l’épée s’abreuve de sang !
Les canons vont trembler, l’ennemi volera en éclat,
Vers la Mort et la Gloire !
Demain un soleil rouge se lèvera,
Vers la Mort et la Gloire !
Tous les marins répétèrent ce chant, « Vers la Mort et la Gloire ! », leur soif de victoire avait été réveillée, ces quelques mots avaient eu l’effet escompté et les pirates
étaient maintenant prêts à vaincre, ou à mourir. Seul Neithan restait muet, ce combat serait de toute façon son dernier quoi qu’il arrive. Comme souvent, Ryudo avait trouvé les paroles justes
pour galvaniser ses troupes et ces derniers en avaient besoin, pour gagner ils allaient leur falloir toute leur rage, toute leur colère, toute leur énergie, néanmoins dans les oreilles de
Neithan, tout ces mots sonnaient faux, ce combat n’était d’aucune utilité, n’apportant que mort et souffrance dans les deux camps, quel que soit le nom du vainqueur…
Tout à coup, par-dessus les cris et les chants, une voix se fit entendre, un pirate arrivait en hurlant : « ils arrivent, les vaisseaux ennemis arrivent ! ». En un instant, le
calme envahi le bateau et moins d’une seconde plus tard, les ordres des capitaines fusèrent.
- Tous aux postes de combats ! Pilotes, sortez le Léviathan de la baie, nous combattrons en haute mer, préparez les canons et affutez votre courage !
Les voiles furent tirés, en même temps qu’apparu sur le grand mât le pavillon entièrement noir des pirates, célèbre sur toutes les mers du globe et apportant crainte et désespoir à leurs ennemis.
L’ancre était levée et les rames faisaient déjà avancer le bateau près des grands éperons rocheux, symbolisant l’entrée dans Xiemo et bientôt le Léviathan fut en dehors de son territoire prêt à
en vendre chèrement l’existence.
Neithan et Ryudo étaient debout sur le pont, la nuit venait de tomber et les derniers rayons de soleil éclairaient encore la mer tandis qu’en face, la pleine lune montait doucement dans le ciel.
A sa lueur, ils virent que l’espoir, la colère ou les belles paroles étaient vaines, comme une ombre devant elle, arrivait l’armada ennemie paraissant sortir du phare céleste tel une armée divine
avançant majestueusement pour châtier les impudents.
Ils avaient sous estimés la puissance de leurs adversaires, leurs prévisions étaient complètements fausses, il n’y avait pas six vaisseaux comme le pensait Karl mais presque le double, dix
navires de guerre en formation de combat avançaient vers l’île toutes voiles dehors, dix navires dont la moitié seulement pouvait réduire le Léviathan à l’état d’épave, dix navires avec pour seul
objectif de détruire une bonne fois pour toutes ce maudit vaisseau et son équipage.
- Que l’Unique nous protège… fit Ryudo sans même sans rendre compte.
Les pirates étaient terrifiés, comme paralysés par la peur, car en face d’eux, ils voyaient leur mort…